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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 16:09

« Ecrire l’histoire de l’Afrique à l’époque coloniale »

Sophie Dulucq

5

Les Africains et la mise en récit du passé (fin XIX° siècle – années 1930)  (p, 161)

 

            Il s’agit d’un des points les plus sensibles de l’analyse scientifique de ce type d’historiographie, car comment pouvait-elle être réellement « autonome », quand ses « artisans » ou ses « fabricants » ne pouvaient se passer des truchements locaux, avant même que des « évolués » ne commencent à participer à  cette écriture historique ?

              Combien d’officiers comme Péroz, sur le Niger, dans les années 1880, connaissaient un dialecte local, et combien d’administrateurs, comme Delafosse ou Thomann, en Afrique noire, dans les années 1900 ? Très peu, et il serait sans doute possible de les compter sur les doigts de la main par période, et à Madagascar ou au Tonkin, pas mieux .

              « Est-il possible d’évaluer la part des Africains dans les constructions historiques se la période coloniale ? La question est à la fois importante et délicate, d’autant que le discours scientifique colonial sur l’Afrique est apparu à bon droit comme un « savoir sans les Africains »….

          La réflexion collectivement engagée sur les réseaux de savoir en situation coloniale n’a pas éludé cet aspect des choses et plusieurs chercheurs ont envisagé la question selon des angles d’attaque fructueux, prenant notamment comme fil rouge le statut des « informateurs » dans la production savante. »

            Je ne vois pas comment il en aurait pu en être autrement dans l’Afrique orale, et comment il aurait pu en être autrement lorsqu’on lit les récits des Binger, Péroz,  Delafosse, Gallieni, Baratier, ou Lyautey, et même dans l’Afrique des quelques lettrés le plus souvent de religion musulmane.

            L’auteure note l’exemple anglophone :

               « Comme souvent, les travaux entrepris par l’historiographie anglophone sont à ce jour plus avancés que les travaux francophones. On peut invoquer entre autres exemples les stimulantes analyses de Michel R.Doortmond sur l’écriture yoruba dans le cas du Nigéria colonial… » (p,163)

           Compare-t-on des situations comparables avec les empires d’El Hadj Omar, d’Ahmadou, de Samory, ceux de l’hinterland du Sahel ?

         « Regards autochtones sur le passé et construction d’un récit historique à l’occidentale (p,163)

          La part des informateurs

          Elle a été à mes yeux capitale, car sans truchements, pas d’histoire coloniale, à l’occidentale ou à l’africaine. L’auteure cite le cas des travaux de Le Hérissé sur le Dahomey (aujourd’hui Bénin), en posant la question :

      « Ne peut-on penser, que dans ce cas précis, que c’est l’informateur qui manipule l’historien colonial, en lui livrant une interprétation dont Le Hérissé ne se démarque d’aucune façon ? » (p,169)

          Même question pour les travaux de Charles Monteil sur le cercle de Djenné, dans le nord du Dahomey :

          « Dans la réédition d’un de ses ouvrages figure une photographie prise par lui des dix marabouts informateurs qui avaient fourni la base de son travail. » (p,169)

            Delafosse notait à ce sujet, dans un autre cas de figure :

          « Il a fait raconter l’histoire des Etats bambaras par des indigènes, judicieusement choisis parmi ces « traditionnalistes », qui se transmettaient professionnellement, de père en fils, tous les faits de la chronique locale. » (p171)

          Même type de question : pouvait-il en être autrement ? Comment les africains eux-mêmes ont-ils fait, après les années 1960, pour mettre à jour ce type de manipulation « supposée » ?

         Dans les années 1980, l’historien français, et non Africain,  Yves Person, a entrepris un travail de bénédictin pour recueillir les traditions orales qui concernaient l’empire de Samory, mais son analyse ne convainc pas complètement, pour deux raisons inverses, un regard plutôt favorable pour le personnage et nettement défavorable pour ceux qu’il dénommait des « traineurs de sabre », c’est-à-dire les officiers des troupes coloniales.

          « La contribution des lettrés (p,172)

           … La connaissance fine qu’ils ont de leur société d’origine en fait des analystes souvent très scrupuleux, fournissant une information de bien meilleure qualité que celle des observateurs extérieurs. (Dixit Jean Schmitz, et non l’auteure). Jusqu’aux années 1930, des lettrés sénégalais de toutes origines –wolof, toucouleur, peul, sérère, etc…_ constituent des intermédiaires précieux tels Cheikh Moussa, Kamara, Rawane Roy, Siré-Abbas Soh, Jean Pierre Sarr ; ils assurent, en l’espace de quelques décennies,  le passage du patrimoine historique sénégalais du domaine de l’oral à celui de l’écrit. » (p,173)

           De façon générale, la présence des lettrés africains dans la production savante se fait plus importante à partir des années 1920-1930 et l’on repère leurs noms, au détour des revues savantes de l’époque. (p,174)

         Même type de questions : l’émergence de ces lettrés a été évidemment liée au développement d’une scolarisation, vingt ou trente ans après la conquête., mais il convient de noter que l’exemple du Sénégal, sorte d’avant-garde,  n’est pas obligatoirement représentatif de cette évolution dans les autres colonies, à la même période, pour ne parler que du domaine français.

         Dans un de ses romans, Hampâté Bâ décrivait les classes sociales qui existaient alors en Afrique de l’Ouest, avec les noirs d’origine sénégalaise trônant au dessus du panier.

         « Les  Africains comme gages d’authenticité

         Sans doute en corollaire à la notion de terrain théorisée par certains historiens coloniaux, le fait d’avoir des sources africaines apparait souvent comme la garantie d’une meilleure vérité historique.» (p,175)

          … La revue Outre-Mer, pour laquelle Ane Piriou a étudié le rôle et le statut des auteurs indigènes qui y collaborent est unique : les contributeurs africains sont, en tant qu’«évolués », à la fois gage de scientificité et d’authenticité. « Cette place calibre un genre spécifique de littérature ethnographique produite par les Africains, dont les règles se fixent dans les années 1920-1930. » (p177)

          Oui, mais avant ?

       « Vision déformante, vision déformée : des « yeux africains » derrière des lunettes européennes (p,178)

         Une part de savoirs autochtones a été intégrée dans l’historiographie coloniale, selon des modalités et à des degrés très divers. Les informateurs anonymes ou identifiés, les premières générations de lettrés ont sans aucun doute infusé des valeurs et des représentations propres. Il est cependant délicat de démêler de ce qu’il y a de proprement africain dans la vision du passé ainsi reconstruite, de déterminer – pour reprendre, en la retournant, la jolie expression de Michael Doortmont sur les yeux yoruba derrière les lunettes européennes – si les yeux européens des historiens français ont été contraints, nolens volens, de chausser parfois des lunettes africaines.

         A l’inverse, les yeux africains ont généralement dû accommoder à travers les verres plus ou moins déformants des lorgnons européens. Les modalités d’accès des intellectuels colonisés au champ scientifique colonial se sont progressivement définies. Ces normes implicites ont grandement limité la marge d’autonomie des producteurs africains. «  (p,178)

            Question : ne sommes-nous pas en présence d’une construction interprétative de type historiographique, c’est-à-dire indirecte par rapport aux sources elles-mêmes, qui fait l’impasse sur les situations coloniales et la chronologie de la colonisation ? Quoi de commun entre situations et époques considérées, pour ne pas parler des situations entre la France et le Royaume Uni dans leurs colonies respectives ?

           Entre les pays de tradition orale et ceux que l’Islam avait commencé à alphabétiser, entre la Côte d’Ivoire des années 1920, et le Sénégal, ou entre cette dernière colonie la mieux scolarisée, et le Niger, encore perdu dans les sables ?

         « Statut subalterne et incorporation des valeurs occidentales (p178)

            Un des facteurs limitant la participation des Africains aux processus de construction des récits historiques est évident : leur subordination par rapport aux divers commanditaires coloniaux et aux historiens européens. Informateurs et lettrés sont en effet pris dans un rapport de dépendance qui rend étroite leur marge de manœuvre. Nombreux sont les exemples de cette position fragile. »

         En ce qui concerne la première période de la colonisation, et selon les territoires, comment les commanditaires, en termes de contrôle, ou les enquêteurs, quand il s‘agissait d’européens qui ne parlaient pas de dialecte local, pouvaient avoir la garantie qu’ils n’étaient pas manipulés par les interprètes ?

       « Wangrin », le roman d’Hampâté Bâ, en donne un exemple parmi d’autres. Qui exerçait réellement le pouvoir colonial sur le terrain ? Les « dieux de la brousse » ? Rien n’est moins sûr. L’auteure cite d’ailleurs cet exemple plus loin.

         « … En A.O.F, le cas particulier des instituteurs – souvent mobilisés en première ligne pour mettre en récit le passé – illustre bien la positon d’entre- deux culturel et de subalternité dans lesquels sont placés les Africains, promus au rang de simples pourvoyeurs de savoir historique local. »

          « Subalternité », est-ce si sûr, compte tenu toujours des problèmes de langage ? Plus loin, l’auteure note d’ailleurs à juste titre

           « Une porte étroite (p,184)

       Les Africains impliqués dans l’écriture de l’histoire – véritables « courtiers intellectuels » selon le mot de Jean Schmitz – sont peut-être plus autonomes par rapport à leurs commanditaires européens qu’on ne pourrait le croire à première vue….

           On ne peut pas ne pas rapprocher informateurs, lettrés et chroniqueurs de la figue emblématique qu’est le Wangrin d’Amadou Hampâté Bâ. Comme le roué interprète, ils occupent une position ambiguë d’interface entre les conquérants et les conquis (dont ils sont)…

         Comme le propose Anne Piriou, il est nécessaire de s’interroger sur les motivations de la « première génération de lettrés née autour de la conquête (qui) a très tôt investi le capital-savoir ethnographique et historique » Il faut aussi prendre en compte « les infinies manipulations que leur mise en écrit savant occasionne » et tâcher de mettre en évidence la nature complexe de ces discours tenus sur le passé, en prenant en compte les modes locaux de production du savoir préexistant dans des sociétés où une fonction sociale précise est attribuée aux détenteurs du savoir historique. » (p,185)

        Je dirais volontiers à la gloire des princes ou des marabouts, à la façon de certains de nos conteurs de légendes, pour ne pas appeler en renfort les troubadours.

              L’auteure cite dans le cas du Sénégal, et note « la ligne de partage entre les domaines relevant de l’écrit et l’oral se brouille, redéfinissant la valeur et la teneur de la connaissance historique. » (p,185)

       N’oublions jamais que le Sénégal occupait une position éminente, pour ne pas dire dominante, dans cette Afrique qui rend toute comparaison difficile, pour ne pas dire suspecte, d’autant plus, que comme le remarque l’auteur :

       «  L’exemple sénégambien fournit maintes occasions de constater comment l’histoire a pu être instrumentalisée par ces élites nouvelles. » (p,187)

          Question : est-ce que dans toute histoire, il n’existerait pas de pouvoir qui chercherait à la manipuler ? Comme on le voit de nos jours encore par des courants de pensée dominants portés par médias ou éditeurs, sinon par politiques ?

       « Histoire sous tutelle, histoire marginale

         La marge de manœuvre de ceux qui contribuent à l’élaboration des nouveaux récits historiques s’inscrit dans les limites étroites de l’intérêt des colonisateurs. L’ «histoire indigène » est placée sous la surveillance vigilante des autorités coloniales. Elle est largement instrumentalisée par ceux qui l’encadrent et qui la promeuvent, lorsqu’elle parait utile…

          Le rejet de l’assimilation et la montée de l’idéologie associationniste dans l’entre-deux guerres contribuent à la promotion d’une histoire très locale, selon une tendance qui va encore s’affirmer dans les années 1930…

          Mais si cette histoire produite par les Africains est suscitée par diverses instances coloniales, elle demeure une histoire non seulement subalterne, mais aussi largement déconnectée de l’histoire dominante (histoire occidentale, histoire de la colonisation…) Tout se passe comme s’il s’agissait de deux registres cloisonnés..(dixit Jean Boulègue)… » (p191) 

          « Dans la perspective de l’histoire méthodique triomphante qui vise à établir des trames événementielles solides, « l’histoire « indigène » apparait aussi comme une sous-histoire, incapable de produire des faits attestés » (dixit Marie-Albane de Suremain), ce qui lui confère durablement un statut de genre mineur. » (p191)

            Commentaire : « sous tutelle » ? A voir ! Ne serait-ce qu’en raison du rôle capital des truchements indigènes, et aussi par l’incapacité qu’avaient le plus souvent les blancs de contrôler la qualité de ces sources.

        « Histoire marginale », sûrement, pour tout un ensemble de raisons déjà citées, et notamment le fait que contrairement à ce que voudraient nous faire accroire certains chercheurs idéologues postcoloniaux, que les colonies aient jamais compté, sauf à certaines occasions, pour la grande majorité des Français, pas plus d’ailleurs que pour la grande majorité des historiens de métropole.

Jean Pierre Renaud   Tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

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