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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 12:02

« Français et Africains ? »

Frederick Cooper

&

Situations coloniales et témoignages

6 b

 

Le témoignage de Roger de Benoist dans le livre « L’Afrique Occidentale Française » (1982)

Sa conclusion

 « L’INDEPENDANCE DES NOTABLES » ( pages 495-505)

 

            Ce livre est cité à maintes reprises comme source dans l’ouvrage « Français et Africains ? » de Frederick Cooper, mais sans que l’auteur, semble-t-il, n’y ait attaché plus d’importance qu’il ne faut.

            Cet ouvrage de plus de 500 pages est une mine d’informations historiques sur la période de la décolonisation de l’AOF entre 1945 et 1960.

              Rappel sommaire de la table des matières :

              Première partie : L’équivoque féconde de l’assimilation (1944-1951)

             Deuxième partie : L’Afrique en mouvement sous les gouvernements d’immobilisme (1951- 1956)

           Troisième partie : La loi-cadre : une étape trop vite dépassée (1956-1958)

           Quatrième partie : L’indépendance dans la désunion

           Conclusion : L’Indépendance des notables

&

 

 

Nous vous proposons de résumer cette longue conclusion.

 

       «  Peuple de mon pays, le besoin de dignité que tu portais en toi, le voilà enfin satisfait »

        Cette phrase du préambule du discours prononcé par Houphouët-Boigny le 7 août 1960, à l’aube de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, résume sans doute mieux que de longues considérations le moteur profond du dynamisme décolonisateur. »…

      Une fois achevée la conquête et mise en place de l’administration civile, la colonisation française n’avait pas provoqué de réactions violentes de la part des populations. La meilleure preuve en est « le faible effectif et le désuet armement des forces de police, toutes indigènes, dont disposaient les administrateurs isolés dans leur circonscription de brousse au sein de la masse africaine qui était loin de leur manifester de l’hostilité et qui leur prouva souvent une sympathie tout à l’honneur de l’Afrique et de la France ». (Delavignette) S’il y eut des réactions contre le système colonial, elles furent le fait de quelques intellectuels, surtout au Sénégal. Mais ces oppositions furent provoquées par les injustices et les abus plus que par le principe même de la colonisation. »

       Les choses changèrent avec « l’effort de guerre » et le régime de Vichy…

       La défaite française de 1940, les rivalités entre « Vichystes » et « Français Libres » provoquèrent chez beaucoup d’intellectuels africains la même réaction que chez Félix Houphouët-Boigny : « Il s’affranchit du respect de l’Etat en tant que tel et du même coup, il mit en question la légitimité de la domination et de la colonisation françaises ; » (Doudou Gueye).

       Beaucoup prirent alors conscience du « fait colonial » et de l’aliénation qu’il avait provoquée en tous les domaines

         Mais dans un premier temps, cette prise de conscience eut pour conséquence deux réactions diverses : « Les Noirs du Sénégal étaient trop avancés dans la voie de l’assimilation pour songer à autre chose qu’à précipiter le mouvement qui les rapprochait de la France. Pour les citoyens des quatre communes, la voie la plus rapide vers la réhabilitation du colonisé était la conquête des droits civiques. Cette conviction explique sans doute la facilité avec laquelle les leaders sénégalais se laissèrent convaincre de ne pas se rendre à Bamako en octobre 1946. Ils ne se sentaient pas solidaires de ceux qui réagissaient à la colonisation par une remise en cause du système colonial lui-même. Nul doute que l’histoire de l’AOF eut été fort différente si un « front commun » s’était créé en 1946.

         A Bamako, par contre, naquit un « Homme africain, réconcilié avec lui-même et qui s’était pris en charge »(Gueye). Le Rassemblement Démocratique Africain élabora une doctrine qui pourrait se résumer ainsi : «  droit de l’Africain de vivre en vérité son identité culturelle et d’épanouir sa personnalité propre… Tout ceci en vue de réaliser pour tous la justice et l’égalité sociales, la dignité humaine, le bonheur pour tous, la liberté pour le peuple, la fraternité et la solidarité pour le genre humain. » (Gueye). Cette fraternité et cette solidarité s’exerçaient d’abord à l’égard de la France : le « front du refus » n’était pas anti-français, il était anticolonialiste….

        Cette aspiration fut confisquée et déviée pendant plus de trois ans par des intellectuels qui luttaient contre un impérialisme théorique – dont ils avaient rarement souffert eux-mêmes par un anticolonialisme tout aussi théorique. Le mouvement se trouva bientôt dans l’ « impasse », pris dans le cycle de la violence et de la répression, les militants étaient totalement désemparés et prêts à se débander. Houphouët-Boigny reprit alors en mains le mouvement et le ramena à son orientation première et à « la seule forme véritablement révolutionnaire de l’unité africaine : l’union politique à la base. (Gueye) (p,496)

          ….L’assimilation était à la base de la Constitution de1946. Jamais la France n’eut la générosité et le courage d’en tirer toutes les conséquences qui, il est vrai, aurait conduit la Métropole à devenir « la colonie de ses colonies » selon la crainte d’Edouard Herriot. Et les élites noires s’aperçurent très vite qu’on leur offrait de passer du statut de sujet à celui de citoyens, avec tous les droits, sauf celui d’être décolonisées. Et elles franchirent successivement trois étapes : d’abord la prise de conscience de leur état de colonisé, puis l’utilisation des possibilités que leur offrait la demi-assimilation pour conquérir le maximum de droits, enfin la conviction que seule l’indépendance leur permettrait de reconquérir et d’affirmer leur identité négro-africaine :

          « Les élites noires de langue française passèrent progressivement de la prise de conscience de leur originalité culturelle et d’un idéal de collaboration intime avec la France à la conviction que l’indépendance était la condition du développement des cultures africaines. » (Brunschwig)

          Dès 1946, Senghor annonçait ce cheminement : « Le problème a deux aspects ; l’un, négatif, nous ne voulons plus être des sujets, ni subir un régime d’occupation. Donc lutte contre le racisme. L’autre positif : nous réclamons l’égalité des droits. C’est pourquoi en attendant une indépendance complète, nous préconisons la solution d’une Fédération dans le cadre de l’Union française réalisable dès à présent… »

         Neuf ans plus tard, Senghor rejoignait la conviction d’Houphouët-Boigny : l’essentiel était la dignité de l’homme africain, elle pourrait s’épanouir même dans le cadre d’une association égalitaire avec la France : « Aujourd’hui la solution de l’assimilation dépassée, le problème de la fédération ou de la confédération, se pose… »(p,497)

         Malheureusement, la Constitution de 1958 était tout sauf égalitaire. Elle portait encore en elle-même les séquelles d’une colonisation dont les peuples africains ne voulaient plus…

       Le premier combat de la décolonisation fut donc la conquête des droits et libertés…

       Le combat était beaucoup plus efficace dans les Assemblées métropolitaines :     

       « La politique ( de la France) est jusqu’en 1958, pratiquée dans un esprit très large en Métropole où les représentants de l’Outre-mer, intégrés au régime parlementaire de la IVème république, jouent un rôle prépondérant ; elle est au contraire mise en œuvre de façon restrictive dans les territoires qui, malgré l’extension des compétences de leurs assemblées représentatives, restent pour l’essentiel, soumis à l’autorité du pouvoir central et de ses délégués. Ainsi s’explique que les réactions des Africains changent selon le lieu où ils se trouvent : affranchis en Métropole de leur complexe d’infériorité, ils en sont ressaisis lorsqu’ils reviennent chez eux. Dès le début donc, le RDA eut l’intelligence de saisir du premier coup que Paris serait pout lui le meilleur des observatoires et un irremplaçable champ de manœuvres pour orienter et protéger l’action des masses qu’il organisait et conduisait dans les divers territoires. » (Delavignette) Cette constatation s’applique aux parlementaires des autres partis.(p,498)

        A l’époque, les observateurs étrangers et certains censeurs français se gaussaient de cette méthode apparemment absurde : «  Vous avez des députés et des sénateurs, et même des ministres dans le gouvernement de la République, alors que vous commencez à peine à élire des conseillers municipaux. Vous bâtissez la maison en commençant par le toit. » La rapidité de la marche de l’Afrique à l’indépendance a fait de cette folie une sagesse. Des hommes politiques aguerris par quinze années d’expérience du pouvoir en Métropole ont pu maîtriser les problèmes de la construction de leur nation, alors que les bourrasques ravageaient les anciennes colonies où l’on avait seulement posé les fondations de l’édifice politique.

       Cette bataille de la décolonisation a donc été surtout le fait des « intellectuels » et des évolués ». Et sous cet aspect, le Sénégal a joué un rôle pilote…

         Ce courant, nous l’avons dit, n’a pas évité de tomber dans la revendication théorique et l’idéologisme : « Le mirage de l’idéologie anticolonialiste fut si puissant qu’il installa progressivement, mais puissamment, nos intellectuels et nos cadres, ainsi que des générations successives d’étudiants et d’universitaires africains dans un mimétisme qui nous conduisit en droite ligne à une politique d’assimilation. » (Guèye)

         Les manifestations bruyantes des organisations étudiantes, les résolutions fracassantes de la F.E.A.N.F n’ont pas peu contribué à masquer à l’opinion publique métropolitaine les réalités africaines… » (p499)

         Plus que les partis qui n’étaient souvent réactivés qu’à l’approche des élections, les syndicats furent le relais  sur place des actions menées au niveau du Parlement métropolitain…Mais ce rôle joué par les syndicats accentua encore l’aspect « élitiste » du combat pour la décolonisation. Les salariés représentaient une toute petite minorité par rapport à la masse des travailleurs, constituée surtout par des paysans. Leurs revendications apparurent souvent celles de privilégiés qui voulaient tirer tout le parti possible de la situation coloniale avant de la rejeter.

        Les syndicats (1) recevaient leurs mots d’ordre des centrales internationales autant que des responsables politiques locaux. Par ce biais, ils furent influencés par l’anticolonialisme soviétique (F.S.M) et américain (C.I.S.L). Le RDA tenta, en créant la C.G.T.A, de donner son autonomie au syndicalisme africain, mais il ne réussit qu’à moitié. Et l’U.G.T.A.N continua de recevoir des consignes anti-impérialistes qui amenèrent sa direction à faire campagne pour le « non » au référendum du 28 septembre 1958…

        Les autres influences extérieures jouèrent relativement peu dans la décolonisation de l’AOF… Mais la plupart des combattants africains se sentaient sans doute davantage solidaires de l’armée française que des colonisés contre lesquels ils étaient employés.

       C’est toujours sous le même aspect culturel et humain que fut ressentie la Conférence de Bandoeng, considérée comme « une prise de conscience » à l’échelle de la planète de leur « éminente dignité » par les peuples de couleur…C’est la mort du complexe d’infériorité. L’évolution du régime institutionnel du Togo et surtout du Cameroun fut suivie avec intérêt, comme une voie dans laquelle les territoires de l’AOF pourraient bientôt s’engager…

       Ce n’est que tardivement que les responsables prirent argument de l’indépendance des pays voisins pour revendiquer une évolution de la Communauté…

      Il y avait d’ailleurs peu de contacts entre les élites francophones et anglophones et leur démarche n’était pas la même…

      « Le style français n’est pas le style anglo-saxon parce que la réaction des peuples colonisés ne se présente pas toujours de la même apparence » (Doudou Thiam)

      C’est finalement l’attitude de la France qui fut déterminante dans la marche de l’AOF vers l’indépendance.

     Nous avons dit l’incapacité du Parlement français à réaliser en temps voulu les réformes nécessaires. Cette stérilité venait d’un manque réel d’intérêt, qui fut invoqué par les I.O.M pour créer leur mouvement : « Les partis politiques préoccupés de leurs propres problèmes, sont dans l’impossibilité de s’intéresser à fond aux problèmes des T.O.M, dont ils font facilement une monnaie de politique intérieure. (Brunschwig). Et l’on peut dire qu’il n’y a pas eu de politique coloniale en France entre 1945 et 1960, mais une suite de compromis imposés par les événements à la République toujours en retard sur une évolution qu’elle ne sut ni prévoir, ni orienter, ni même simplement percevoir. » (Siriex) (p,501)

      L’opinion publique, ignorante des réalités africaines, était sensible à l’argumentation de la revue « Entreprise », développée et orchestrée avec talent par Raymond Cartier : les impôts de la métropole servent à payer des allocations familiales à des fonctionnaires polygames, à construire des ponts sur des routes où ne passent pas de voitures, à doter d’hôpitaux somptueux des territoires moins peuplés que la Corrèze…

       Quoi qu’il en soit, l’opinion publique française, convaincue qu’il était impossible de canaliser la montée du nationalisme noir, n’était pas prête à accepter les conséquences d’une politique de solidarité et de fraternité à l’égard des populations africaines : «  Le creusement continu du fossé qui séparait les économies respectives de la Métropole et de ses colonies… n’aurait pu être comblé que par l’extension Outre-mer de la justice sociale, au prix d’une révolution dans les structures politiques, économiques et sociales de la Métropole elle-même »…(p,502)

      Mais quelle était la conviction profonde de l’ancien chef de la France Libre ? Il l’a exprimée plus tard avec franchise :

       « En reprenant la direction de la France, j’étais résolu à la dégager des astreintes, désormais, sans contrepartie, que lui imposait son Empire. Après un hommage aux gloires coloniales, il continuait : Nous avions à supporter sur de vastes étendues des frais croissants d’administration, de travaux publics, d’enseignement, de services sociaux, de soins sanitaires, de sécurité, en même temps que nous voyions grandir chez nos sujets une volonté d’émancipation qui leur faisait paraître notre joug comme pesant, voire intolérable… Quelques mélancolie que l’on ait pu ressentir, le maintien de notre domination sur des pays qui n’y consentaient plus, devenait une gageure où ; pour ne rien gagner, nous avions tout à perdre. » (Mémoires)

       La politique coloniale du général de Gaulle a été dominée par la volonté de régler le problème algérien. Il savait  qu’il ne pouvait donner moins à l’Algérie qu’aux T.O.M. Six semaines seulement après son retour au pouvoir, il l’exprimait clairement : « la place de l’Algérie est marquée dans cet ensemble (que sera la Communauté) et c’est une place de choix. »

        D’autre part, pour pouvoir retrouver sa véritable « grandeur » et jouer le rôle qui lui revenait en Europe, la France devait « larguer » le fardeau de ses colonies. Le président du Conseil le déclarait sans ambages au gouverneur Roland Pré, venu en août 1958, lui rendre compte des travaux du Comité Consultatif Constitutionnel :

         «  Il faut mettre un terme à cette vision tournée vers l’Afrique : c’est Bismarck qui a voulu nous détourner de l’Europe pour avoir les coudées franches… Il faut ramener la France dans la pure ligne de son histoire. «  Et certains dirigeants africains, virent, dans les nouvelles institutions, une confirmation de cette priorité accordée à l’Europe. » (p,504)

        « Lorsque les ressortissants d’Outre-mer durent s’en aller des Assemblées métropolitaines, d’aucuns avaient insinué que par cette réforme, le Premier ministre français allait au-devant du secret désir d’un grand nombre de ses compatriotes pour qui la réconciliation d’anciens ennemis héréditaires européens était préférable à une solidarité fraternelle contractuelle avec des partenaires de couleur, africains et malgaches. Ce que parurent confirmer certains  ergotages qui se firent jour parfois au cours des travaux de la Commission constitutionnelle à la veille du référendum. » (Mamadou Coulibaly)…

     Le choix auquel le général de Gaulle accula les Africains rejeta ceux-ci vers la nation africaine…

      Dès lors, l’indépendance apparaissait comme la seule solution honnête :         

« L’indépendance est une exigence du XXème siècle. Nous avons délibérément renoncé à être « habiles » pour pouvoir être intégralement « honnêtes ». Soyez sûr que c’est là un effort d’assainissement intellectuel très rude pour un « citoyen de pays colonisé », l’acte de colonisation provoquant automatiquement un réflexe mental de colonisé ». (Guèye) (p505)

       Et l’indépendance était justement le seul moyen de sortir définitivement de la condition de colonisés…

       «  Il y a des nations qui ont dû conquérir leur indépendance dans la haine et le sang. Quelle chance pour nous d’avoir évité cela » s’était écrié Lamine Gueye à l’aube du 20 juin 1960.

         Il faut en effet se féliciter de ce que la lutte armée pour la libération, avec son cortège de violence, de haine et de mort, ait été épargnée à l’Afrique noire française. Le combat que l’A.O.F a livré pour son indépendance l’a été par les notables usant d’armes politiques à l’intérieur même du système colonial, dont  ils n’ont pas tant contesté les structures que l’esprit.

          Une fois l’indépendance nominale acquise, le combat le plus dur restait à livrer. Il fallait décoloniser les esprits pour réformer les institutions politiques, économiques et sociales qui avaient été conçues selon le génie du colonisateur et en fonction de ses intérêts…

     Cette bataille est souvent plus longue et plus difficile que celle de la libération nationale. » (p,505)

Jean Pierre Renaud

Tous droits réservés

  1. (1) Les syndicats d'AOF

        Il n’est pas inutile de rappeler les forces en présence, c’est-à-dire quels étaient les effectifs syndiqués de l’AOF en 1948 (source de Benoist), concentrés au Sénégal et dans les capitales des futurs Etats, par rapport à une population de l’ordre de 16 millions d’habitants :

Effectifs :        public         privé          total

CGT              18 500       24 000   42 500

Autonomes      2 500        15 000   17 500

CFTC               1 500         7 000      8 500

FO                      néant      1 000      1000

Toute analyse historique ne peut faire l’impasse 1) sur le poids du syndicat CGT, 2) sur le lien satellitaire de la CGT africaine par rapport à la CGT métropolitaine, très fortement liée au Parti Communiste français, 3) sur l'influence des syndicats d'obédience capitaliste ou marxiste, 4) enfin sur le mélange des genres existant alors entre les nouveaux partis africains et les syndicats, fers de lance des revendications d’égalité sociale.

 

 

 

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