Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 14:51

« Français et Africains ? »

Frederick Cooper

2

&

Chapitre III - Définir la citoyenneté, 1946-1956 (page 141 à 177)

 

       Tout le problème était effectivement de savoir comment il était possible de passer du contenu d’une citoyenneté française bien définie à un autre type de citoyenneté dont il n’était pas facile de définir le contenu, compte tenu de la diversité des situations coloniales.

       Avant d’aller plus loin, pourquoi ne pas dire que certains chercheurs ont tendance à faire l’impasse sur le contexte métropolitain de l’après 1945, une France ruinée, à reconstruire, qui avait bien d’autres soucis en tête que le devenir de l’outre-mer, alors que les gouvernements avaient déjà beaucoup de peine à y stabiliser la paix civile.

      L’auteur pose le problème d’une façon curieuse pour un juriste :

     « Ce qui importait le plus n’était pas la nature intrinsèque de la citoyenneté, mais la manière dont cette citoyenneté pouvait être utilisée. » (p,141)

     « Utilisée » ? L’auteur a-t-il en tête une citoyenneté flottante en fonction des usages ?

     «  Certains chercheurs voient dans la politique coloniale de la IVème République une imposture, une fausse promesse de réformes dissimulant une perpétuation de l’oppression coloniale ajournant la seule issue réaliste et légitime : la création d’Etats-nations indépendants. Ce n’est pas ainsi que les acteurs de ce chapitre – comme ceux du chapitre précédent – percevaient les options qui s’offraient à eux. Ils pensaient qu’ils pouvaient changer les choses et opéraient dans des cadres qui étaient les leurs, et non ceux d’une époque plus récente. » (p,141)

     Je ne suis pas sûr que la IVème République n’ait jamais défini une politique coloniale.

    L’auteur distingue bien l’enjeu principal de la négociation :

      « Ce chapitre et le suivant mettent en avant deux aspects de la revendication de la citoyenneté. L’un concerne la citoyenneté politique : pouvait-on transcender les limitations des institutions de la IVème République et donner un rôle plus important dans la gestion de leurs propres affaires ? L’autre concerne la citoyenneté sociale : l’équivalence formelle de tous les citoyens français pouvait-elle servir de point départ pour l’obtention de l’égalité des chances, au travail, à l’école, dans la fonction publique ? Dans les deux cas, nous devons examiner comment fut invoqué le discours sur la citoyenneté et coordonnée la mobilisation politique, tant par les politiciens à Paris que par les individus et les organisations dans les villes et les campagnes d’Afrique. Le présent chapitre va se pencher sur une série de débats qui se déroulèrent en grande partie à Paris et auxquels les députés africains participèrent avec détermination, mais aussi considérablement frustrés par la conception de l’Union française : comment conduire des élections, comment inscrire la majorité des Africains dans les registres d’état civil, comment construire un cadre légal permettant aux africains de jouir de leur statut personnel ou d’y renoncer ? Le chapitre IV examinera le processus de revendication de la citoyenneté dans l’Afrique Occidentale Française, à travers deux confrontations exemplaires, l’une sur les partis politiques dans la Côte d’Ivoire rurale, l’autre sur la question de l’égalité sociale dans le domaine du travail… «  (p,142)

      Commentaire : est-ce que l’expression « campagnes d’Afrique » n’induit pas une fausse comparaison possible avec les campagnes françaises de l’époque, sans tenir compte des situations coloniales très contrastées de l’Afrique des années 1945-1946 ?

     L’auteur indique qu’il va examiner « le processus de revendication de la citoyenneté à travers deux confrontations exemplaires »,  et nous verrons ce qu’il faut en penser.

     Quelle signification pouvait avoir aussi la distinction entre citoyen français et citoyen de l’Union française ?

     La discussion butait en permanence sur les statuts personnels, l’absence d’état civil, le maintien ou non d’un double collège, et les idées étaient loin d’être claires dans l’esprit des négociateurs des deux camps.

      Créer de toutes pièces un état civil permettant de constituer des listes électorales était une telle gageure qu’il fallut des années pour y arriver et Senghor le reconnaissait encore en 1951.

       « Revendiquer des droits politiques au Parlement de Paris » (p,147)

      Il est évident que l’égalité politique entre les citoyens de l’outre-mer et ceux de métropole avait de telles conséquences sur la représentation nationale qu’elle était tout à la fois irréalisable (voir le propos d’Herriot) et non souhaitable, compte tenu des décalages de toute sorte qui existaient entre le monde métropolitain et les mondes de l’outre-mer.

      Le fait que les territoires d’outre-mer étaient déjà représentés à la Chambre par  64  députés sur 586 était toutefois la marque d’une réelle évolution dans les relations entre la métropole et l’outre-mer.

     « Fédéralismes » (p,161)

      Ce sujet a déjà été abordé en notant la grande variété des situations coloniales qui existaient dans la nouvelle Union proposée :

    « Au début des années 1950, l’Union française ne s’était toujours pas s’être avérée être un successeur viable de l’empire, mais il était clair que les Africains participeraient activement à son évolution future. Ils exigeaient que la citoyenneté soit davantage inclusive. De leur côté, les responsables français commençaient à se demander si la citoyenneté, et toutes les revendications qu’elle entrainait ne risquait pas de les mener trop loin, en particulier dans le domaine social. Je reviendrai sur ces sujets. » (p,166)

      « Inclusive » : traduisez comportant un transfert financier de solidarité plus important encore que celui du FIDES créé en 1945.

      « Enregistrer les citoyens » (page 166)

       Un autre casse-tête ! En dépit de l’affirmation de l’auteur qui parait loin des situations coloniales de l’époque !

       «  Que l’absence d’état civil pour les habitants indigènes de l’AOF fût une raison ou un prétexte pour restreindre leur droit de vote, elle devint une source de controverses et d’incertitudes qui ne furent jamais résolues. » (p,166)

    Casse-tête des statuts personnels : Houphouët-Boigny, parmi beaucoup d’autres, leur avait manifesté son attachement, à la polygamie, à la propriété collective coutumière des terres, au statut de la femme avec le régime de la dot et la situation des veuves, etc.. !

     Il parait difficile d’entériner l’affirmation de l’auteur d’après laquelle la solution de ce difficile problème mettait à nouveau en valeur une volonté de discrimination quelconque :

     « La tension entre pluralisme inclusif et distinction discriminatoire était une nouvelle fois de retour. (p,172)

    S’agit-il d’une remarque historique ?

     De même que l’affirmation suivante :

   « Ces propositions cristallisèrent ainsi un conflit d’ordre culturel que les compromis constitutionnels n’avaient pas résolu. » (p, 175)

     Vraiment ?

      Ce fut évidemment un échec, et le constat que fait l’auteur ne pouvait guère être différent, compte tenu du contexte international, du rôle nouveau de l’Europe, mais tout autant de l’impossibilité de résoudre la quadrature du cercle, qu’elle soit institutionnelle, politique, économique, ou financière.

     « Mais la décennie de paralysie législative sur le droit de vote et le statut civil révéla les limitations à la fois politiques et idéologiques des réformes de 1946 » (p,177)

 

Chapitre IV -  Revendiquer la citoyenneté (page 179 à 228)

« L’Afrique Occidentale française, 1946-1956 »

 

      L’auteur introduit ainsi le chapitre :

      «  La politique de la citoyenneté fut à l’œuvre dans les villes et campagnes africaines aussi bien qu’à Paris, dans les mobilisations populaires aussi bien que dans les controverses législatives, dans les problèmes liés au moyen d’existence, au changement constitutionnel et  aux conceptions fondamentales de la vie politique. Ce chapitre considère différents cas de revendications africaines. » (page 179)

       Ma première remarque portera naturellement sur sa « contextualisation » historique pour user d’un mot qui semble à la mode : « une politique de la citoyenneté… à l’œuvre dans les villes et campagnes africaines aussi bien qu’à Paris…dans les mobilisations populaires… » ?

      Il conviendrait tout de même de le justifier de façon plus pertinente qu’avec les deux exemples cités.

    L’auteur analyse en effet les deux exemples annoncés dans le chapitre précédent, ceux des syndicats d’AOF et des planteurs de cacao de Côte d’Ivoire regroupés dans un puissant syndicat le SAA (p,185).

       La première question est celle de savoir si ces deux groupements d’évolués étaient en effet représentatifs des campagnes africaines citées plus haut.

      La deuxième question, dont le contenu apparait bien dans les travaux de l’auteur, porte sur la nature des revendications africaines issues de l’AOF acculturée qui dépassaient très largement les revendications politiques : la base syndicale, là où il existait des syndicats, c’est-à-dire surtout dans les nouveaux centres urbains, le social passait largement avant le politique.

       Les leaders politiques africains ont d’ailleurs très rapidement fait porter leur effort d’entrainement sur des organisations syndicales dont la création avait été autorisée en 1945, seules organisations à exister au niveau des territoires ou de la fédération.

       La troisième question est celle de savoir, une fois de plus si ce type d’analyse ne minimise pas, ou plus simplement, ne fait pas l’impasse sur le contexte historique et international de l’époque, en concurrence avec le contexte des sociétés coloniales de la même époque, celui de la guerre froide qui a succédé rapidement à la capitulation allemande en 1945.

        Tout au long de notre lecture, ce type de critique revient comme un leitmotiv, et les lecteurs trouveront dans des chroniques additionnelles tout un ensemble de témoignages datés de cette époque.

       En effet, il est difficile de ne pas avoir en tête l’état de la France à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, détruite, à la remorque économique des Etats Unis, beaucoup plus préoccupée par sa reconstruction que par les destinées de l’outre-mer, d’autant plus que le pays avait déjà beaucoup de mal à traiter les dossiers indochinois et algérien.

       Les cartes d’alimentation n’ont été supprimées qu’en 1949.

       Le chapitre relate bien les circonvolutions politiques des relations entre la France et la Côte d’Ivoire, c’est à dire avec son leader, Houphouët- Boigny, chef d’un puissant parti qui avait quasiment réussi à mettre en place une sorte d’administration parallèle.

     J’observerais volontiers que cette prise en mains politique illustre assez bien la fragilité d’un Etat colonial dont la cohérence ne tenait qu’au fil de ses structures centralisées, avec un nombre limité de Blancs bénéficiant du concours des évolués ou des pouvoirs indigènes locaux très variés qui existaient en Afrique, les fameux « truchements » du pouvoir colonial.

       Les acteurs africains de la négociation, en leur  qualité de députés, ou pour certains de ministres de la République, les Senghor ou Houphouët-Boigny, avaient la chance de pouvoir jouer sur deux tableaux, à Paris et dans leurs territoires.

       A la différence de Senghor, Houphouët-Boigny inscrivait son action locale à la fois dans le nouveau tissu économique de la Côte d’Ivoire, le cacao, et dans le tissu ethnique traditionnel très puissant des Baoulés.

       Ce chapitre fait état du compromis politique passé, en 1950, entre le ministre de la France d’Outre-Mer, M. Mitterrand et M. Houphouët-Boigny (p,190), un accord qui changea la donne politique générale de ce dossier en détachant le RDA de ses affiliations vraies ou supposées avec le Parti Communiste français, souvent perçu en métropole par une partie non négligeable des Français, comme un ennemi intérieur, entre les mains du Komintern..

     Première observation : on sous-estime trop cette crainte, sans doute fondée, de voir l’URSS, intervenir dans les affaires africaines, à travers le PC et ses annexes éventuelles africaines. A Paris, les étudiants africains militaient en grand nombre dans cette formation : au cours des années 1956-1957 ; les étudiants africains résidant à la Maison de la France d’Outre- Mer passaient beaucoup de temps en  assemblées générales pour y tenir des discours tout autant anticolonialistes que marxistes.

L’histoire montrera plus tard, après les indépendances africaines, que cette crainte était sans doute en partie fondée.

      Deuxième observation : s’il est bien une constante de la vie politique française, en tout cas sous la Quatrième République, c’est le rôle important que jouèrent les députés appartenant à de petits mouvements charnières, faisant ou défaisant les majorités, et constamment à la recherche d’affiliés pour exister, tels l’UDSR de Mitterrand dont fit partie M.Houphouët- Boigny.

      C’est au sein de ces groupes politiques que souvent les élus d’outre-mer trouvèrent des alliés dans un échange de bons procédés.

     Le 15 novembre 1965, M. Mitterrand déclarait :

     « Lorsque j’étais président de l’UDSR, j’avais trois vice-présidents : MM Houphouët- Boigny, Sekou Touré et Modibo Keita. Ils sont tous trois présidents de la République de la Côte d’Ivoire, de la Guinée et du Mali. Alors, moi aussi j’espère l’être. » ( Dans le Quid des Présidents de la République et des candidats, page 45) 

        De même, et ce facteur est évoqué dans ce chapitre, en 1951, la venue au pouvoir en Gold Coast (Ghana) de Nkrumah changea la donne, et accéléra le processus de désengagement général de la France en Afrique, en  commençant par le Togo, resté un territoire sous mandat de l’ONU.

     La description qui est faite des grèves (p,197) qui ont affecté, dans les années 1947-1948, l’Afrique occidentale française, notamment au Sénégal, visaient clairement à obtenir pour  les adhérents des syndicats de cheminots ou de fonctionnaires une égalité sociale avec leurs collègues d’origine européenne. Ce fut un succès provisoire, même si en 1950, ils obtinrent une égalité de salaires et de prestations, la création d’un Code du Travail en 1952 (p,207), car l’histoire de la décolonisation était en marche de plus en plus rapide avec les guerres d’Indochine et d’Algérie.

      Pourquoi ne pas dire que les enjeux politiques de discussions qui avaient lieu entre les représentants des deux communautés, les belles idées fédérales ou confédérales de Senghor n’étaient plus d’actualité, et s’inscrivaient de plus en plus dans la tradition du verbe, sinon du palabre africain?

       L’auteur intitule ainsi   son dernier paragraphe : « Repenser la souveraineté » (p,208), un titre qui marque toute l’ambiguïté de ce type d’ambition, car la redistribution des cartes du pouvoir ne pouvait échapper à la réponse qui serait apportée à une des questions lancinantes posées depuis longtemps par Herriot, et reprise par Senghor (p,209) : comment faire en sorte que la France ne devienne pas la colonie de ses colonies ? Senghor avait calculé (p,213) qu’une égalité complète entre les communautés donnerait 300 députés à l’outre-mer, un résultat qu’il reconnaissait comme inacceptable, et la suite des événements ne pouvait guère être différente de ce qu’elle a été, à savoir le « largage » des anciennes colonies.

        La conclusion de ce chapitre récapitule bien la complexité des enjeux et des solutions, l’émergence d’un concept de citoyenneté en tendance, mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

           Je suis plus réservé, pour ne pas dire plus, sur les rapprochements que fait l’auteur entre l’Algérie et la Rhodésie, et sceptique sur le sens historique de sa phrase finale de conclusion :

        « Peut-être l’Afrique subsaharienne pouvait-elle devenir le cœur d’une structure réformée – suffisamment respectueuse des multiples nationalités pour séduire même des militants marocains et algériens -, ou peut-être devait-elle être traitée comme un cas à part, comme la composante de l’ancien empire pour laquelle l’inclusion dans une entité plus large avait le plus à offrir. »

      Des « nationalités » en Afrique noire, et très rapidement des partis uniques, même au Sénégal ? Une mise en parallèle de situations coloniales très différentes, celles du Maroc, de l’Algérie, et des anciennes colonies d’Afrique noire ?

      Quel sens donner  au « plus à offrir » ?

      Ce type d’analyse historique souffre de nombreuses faiblesses que nous récapitulerons dans notre conclusion ;

      A mes yeux, et avant tout, elle ne s’inscrit pas dans l’histoire de la France et de l’Afrique.

Jean Pierre Renaud

Tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by pas de pseudo
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de eh-tique-media-tique.over-blog.com
  • : Faire partager les réactions de bon sens d'un citoyen et "honnête homme" du vingt et unième siècle, sur l'actualité du jour, face aux dérives des médias, aux discours politiques ou économiques tendancieux, aux images tronquées ou truquées, aux articles ou livres suspects d'idéologie, notamment pour tout ce qui touche à l'histoire coloniale.
  • Contact

Recherche

Catégories

Liens